À Marrakech comme partout dans le Royaume, la victoire du Maroc face au Canada (3-0) a dépassé le cadre sportif. Si les Lions de l’Atlas, désormais en quarts de finale, font autant vibrer, c’est parce qu’ils racontent un pays : son histoire africaine, sa diaspora, ses familles, ses ambitions et sa manière très particulière de faire peuple autour d’un match.
Une soirée que la ville a vécue dehors
Ce samedi soir, Marrakech a retenu son souffle, crié, applaudi, klaxonné, chanté. Dans les cafés de Guéliz, sur les terrasses de l’Hivernage, dans les salons, les rues et les voitures, la victoire 3-0 du Maroc face au Canada en huitième de finale, décrochée à Houston grâce à un doublé d’Azzedine Ounahi et un but de Soufiane Rahimi dans le temps additionnel, a déclenché cette émotion rare que seul le football sait encore provoquer.
La même scène s’est jouée au même instant à Casablanca, Rabat, Tanger, Agadir, dans les villages de l’Atlas comme dans les salons de la diaspora à Paris, Bruxelles ou Montréal. De 3 à 99 ans, le même maillot, le même drapeau, le même cri. Pendant quelques heures, les générations se retrouvent. Ceux qui suivent chaque match avec passion côtoient ceux qui découvrent leurs premières émotions de Mondial. Au Maroc, tout un pays joue avec les Lions de l’Atlas.
Un fil rouge africain
L’histoire du Maroc en Coupe du monde est une histoire de portes ouvertes pour tout un continent. Dès 1961, le Maroc frôle déjà la Coupe du monde en disputant un barrage qualificatif face à l’Espagne. En 1970, au Mexique, il laisse déjà une trace : après le premier but marocain en Coupe du monde inscrit par Houmane Jarir face à l’Allemagne de l’Ouest, les Lions de l’Atlas décrochent un nul 1-1 contre la Bulgarie grâce à Maouhoub Ghazouani. Ce point reste le premier obtenu par une sélection africaine dans l’histoire du Mondial.
En 1986, les Lions de l’Atlas passent un cap que le fait brut résume mal. Ils terminent en tête d’un groupe composé de trois nations européennes, l’Angleterre, la Pologne et le Portugal, avec une victoire 3-1 face aux Portugais. Pour la première fois, une équipe africaine franchit le premier tour d’une Coupe du monde.

Viennent ensuite les générations Hadji, Bassir et Naybet en 1994 et 1998, le retour en 2018 après vingt ans d’absence, puis 2022. Au Qatar, le Maroc déplace une frontière symbolique : pour la première fois, une nation africaine et arabe entre dans le dernier carré d’un Mondial. Ce parcours a changé le regard du monde sur le Maroc, et celui des Marocains sur eux-mêmes.
2026, l’année de la confirmation
Quatre ans plus tard, les Lions de l’Atlas atteignent les quarts de finale pour la deuxième édition consécutive. Le Maroc voulait surprendre ; il veut désormais confirmer. L’équipe que l’on découvrait est devenue celle que l’on attend, que l’on respecte, que l’on craint.
Le prochain rendez-vous a des airs de revanche : un quart de finale face à la France, remake de la demi-finale de 2022. L’histoire entre les deux pays a même un double fond que peu de supporters connaissent : en 1992 à Zurich, c’est déjà la France qui avait soufflé au Maroc l’organisation du Mondial 98, par 12 voix contre 7.
Le Mondial que le Maroc attendait depuis 1988
Il y a une ironie que cette édition 2026 rend savoureuse. Le Maroc a été candidat cinq fois à l’organisation de la Coupe du monde : battu par les États-Unis pour 1994, par la France pour 1998, par l’Allemagne pour 2006, par l’Afrique du Sud pour 2010 au terme d’un vote entaché de manœuvres révélées bien plus tard, puis par le trio États-Unis-Canada-Mexique pour 2026, à 134 voix contre 65.
Les Lions de l’Atlas brillent donc aujourd’hui dans le tournoi que leur pays rêvait d’accueillir. La réponse est venue en 2030 : après trente-cinq ans de candidatures, le Maroc coorganisera enfin le Mondial.
Une équipe qui raconte le Maroc du monde
Cette équipe raconte aussi le Maroc au-delà de ses frontières. En 2022, plus de la moitié de l’effectif était né hors du pays. En 2026, cette réalité s’est encore accentuée : face au Brésil, le Maroc a même marqué l’histoire en alignant onze joueurs nés hors du pays, symbole spectaculaire du poids de la diaspora dans la sélection.
Le fil va jusqu’au banc de touche : le sélectionneur Mohamed Ouahbi est lui-même belgo-marocain, né en Belgique, où il a longtemps encadré les jeunes d’Anderlecht. Les Lions de l’Atlas sont devenus l’un des visages les plus forts du lien entre le Maroc et sa diaspora. Ils rappellent qu’une appartenance se transmet par la famille, la langue, les étés au pays, les souvenirs, les drapeaux, les chants, les choix intimes.
Depuis 2022, une autre image colle à cette sélection : celle des mères. Les embrassades au bord du terrain, les danses, les prières, les larmes. Ces scènes ont donné au parcours marocain une dimension familiale rare dans le football mondial. Les Lions célèbrent avec celles et ceux qui ont rendu le chemin possible.

Derrière l’émotion, une stratégie
La progression du Maroc repose sur des années de travail structuré. Depuis 2009 et l’impulsion royale donnée aux infrastructures, le pays a investi dans la formation, la détection des talents et l’encadrement, avec le Complexe Mohammed VI de Salé en vaisseau amiral. En 2024, la Fédération, le groupe OCP et des partenaires privés ont créé un Fonds national de formation dédié à la professionnalisation des centres et à l’accompagnement des jeunes talents. Le football marocain a appris à organiser ce que d’autres appellent encore la chance.
Marrakech, ville-écran du Mondial
À Marrakech, cette ferveur prend une couleur particulière. Marrakchis, Marocains venus d’ailleurs, MRE, touristes et expatriés se retrouvent les soirs de match autour des écrans géants installés en ville : la fan zone du Fairmont Royal Palm, le Megarama, le Pointbar, le Huqqa Garden ou le Lumaya Garden. Notre guide des fan zones et la fiche pratique des lieux de diffusion recensent les adresses, mises à jour au fil de la compétition.
Jusqu’au 19 juillet, cafés et restaurants sont autorisés à prolonger leur ouverture jusqu’à 4 h du matin, une mesure liée au décalage horaire avec l’Amérique du Nord. La ville change de rythme : les terrasses se remplissent, les familles sortent, les quartiers s’animent tard dans la nuit. Le reste du programme des soirées est à retrouver dans notre agenda et dans notre guide Que faire à Marrakech.
La ville ocre a d’ailleurs sa propre légende de ballon rond, souvent oubliée : en 1996, le Kawkab de Marrakech remportait la Coupe de la CAF face à l’Étoile du Sahel, devenant le premier club marocain à gagner cette compétition. Le foot fait partie de l’ADN marrakchi depuis longtemps.
Cap sur 2030
Cette histoire regarde déjà vers demain. En 2030, le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal une Coupe du monde historique, prolongée par trois matchs du centenaire en Amérique du Sud. Marrakech figure parmi les villes hôtes marocaines annoncées. Ce que la ville vit aujourd’hui dans ses cafés et ses rues donne un avant-goût de ce rendez-vous, à l’heure où l’aéroport Marrakech-Ménara change déjà de dimension.
Les Lions de l’Atlas avancent dans la compétition. Autour d’eux se joue déjà une autre victoire : celle d’un pays qui se reconnaît, se raconte et vibre ensemble.